mercredi 14 juin 2017

Notre armée en route vers le "big crunch"

Résumé et adaptation d’un article paru dans 
Défense et sécurité internationale n°128, mars-avril 2017.

Le cycle électoral primaires-présidentielles-législatives suivi depuis 2008 d’un cycle spécifique Livre blanc-préparation de la loi de programmation militaire (LPM) constitue désormais l’arc bisannuel au sein duquel les questions de défense sont examinées en France pour aboutir à des engagements budgétaires qui sont ensuite immédiatement soumise à la double pression du ministère des finances qui s’efforce de grignoter autant que possible les moyens de faire la guerre et celle des évènements qui pousse à modifier plus radicalement mais de manière imprévisible les choix effectués. Le cycle actuel ne déroge pas à la règle.

Le cœur du problème budgétaire de nos forces armées réside dans le maintien des grands programmes d’équipements lancés à la fin des années 1980 et au début des années 1990 alors que le budget de la défense était, en euros constants, maintenu à celui de 1982 plus ou moins 10 %. Comme ces nouveaux matériels coûtaient unitairement entre deux et huit fois ceux qu’ils remplaçaient, ce gel des dépenses ne pouvait que provoquer une crise de financement. Cette crise a été gérée à la « petite semaine », c’est-à-dire d’une année sur l’autre et sans décision courageuse (financer réellement ou abandonner). On a commencé par réduire les commandes, ce qui a permis de réduire les dépenses immédiates mais au prix d’une augmentation très sensible des coûts unitaires. On aura donc moins d'équipements que prévus mais pour sensiblement le même coût total, voire même parfois supérieur, mais à très court terme les gouvernements ont pu faire de petites économies.

Le cycle 2007-2009 avait tenté de sauver ces programmes en sacrifiant 54 000 de ceux qui les utilisaient. Ce choix se trouvait cependant et presque immédiatement contredit par la crise financière mondiale (dont aucun prémisse n’apparaissait dans aucune réflexion de la période électorale jusqu’à la publication du Livre blanc). Au bilan, jusqu’en 2012 on a supprimé 40 000 postes et imposé des réformes organisationnelles catastrophiques sans résoudre aucunement le problème. Le cycle suivant, de 2011 à 3013 actait pour la première fois le franchissement du plancher des 35 milliards d’euros plus ou moins 10 %, ramenant le budget de la défense, en monnaie constante, à celui des années 1970. Pour faire bonne mesure, les commandes d’équipements étaient encore réduites mais on ajoutait une nouvelle facture de 24 000 postes à supprimer.

Comme si cela ne suffisait pas, cette LPM 2014-2019 de déclin était à peine votée que Bercy s’efforçait de la réduire encore. Il avait alors fallu la menace de démission du ministre et des chefs d’état-major d’armées pour provoquer l’intervention du Président de la République et repousser l’offensive de Bercy. Ce coup d’arrêt n’était que temporaire et il a fallu l’action des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly en janvier 2015, pour voir un léger reflux. L’action spectaculaire de trois salopards avaient ainsi plus d’influence que celle du ministre, des chefs d’état-major et de tous ceux qui alertaient depuis des années sur l’effondrement en cours de nos forces armées. Le Président de la République s’engageait alors à ce que le budget de l’année du ministère de la défense soit intégralement respecté (ce qui démontrait que ce n’était pas forcément le cas) et la LPM était légèrement modifiée. La mesure la plus spectaculaire était la « réduction de la déflation » des effectifs mais pour le reste les modifications de la LPM était faibles (+ 3 % de budget sur cinq ans et pour l’essentiel après 2017).  

Si l’hémorragie en hommes et femmes avait alors été enrayée (mais pas terminée), celle des matériels se poursuivait allègrement vers le « big crunch », ce point final de la contraction. On a tellement renâclé à prendre des décisions courageuses qu’on se retrouve désormais avec trois couches d’équipements également coûteux : ces mêmes programmes des années 1980-1990 dont on ne sait plus s’il faut les qualifier de « modernes » et donc on s’aperçoit qu’ils sont également beaucoup plus coûteux à faire fonctionner que leurs prédécesseurs ; les matériels anciens qu’il a fallu maintenir en état plus longtemps que prévu (ravitailleurs, aéronefs de transport, véhicule de combat, etc.) alors qu’ils ne sont plus soutenus par des industriels qui ne les fabriquent plus depuis longtemps ; les nouveaux équipements enfin, comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engin de troisième génération à plusieurs milliards d’euros/pièce, qu’il faudra bien payer dans quelques années.

Devant l’incapacité de tout financer, notre arsenal fond. La seule armée de terre dispose désormais de six fois moins de chars, quatre fois de pièces d’artillerie et deux fois moins d’hélicoptères qu’à la fin de la guerre froide. Les nouveaux équipements sont certes plus performants que les anciens mais quand on perd, comme pour l’année 2015, 452 véhicules de l’avant-blindé (VAB, contemporain de la Renault 16) pour ne gagner que 21 véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI), la balance n’est pas franchement favorable. Ajoutons, pour l’armée de terre, une politique de centralisation dans les grands parcs de stockage où les matériels s’usent à force de ne pas être utilisés et s’usent encore plus lorsqu’ils le sont par des personnels « non propriétaires », moins compétents en maintenance et surtout agissant dans des théâtres extérieurs bien moins cléments que le centre de l’Europe pour lequel tous ces matériels ont été conçus. On pourrait évoquer aussi, pour tous, l’étrange nécessité pour des équipements de combat de respecter de très tatillonnes normes de sécurité européennes et civiles ou encore les contrats de partenariat complexes avec les industriels et il faut retirer encore un bon tiers de matériels indisponibles à cet arsenal déjà déclinant.

Au bilan, si on est encore capable de gesticuler en déployant 7 à 10 000 soldats dans les rues de France, on est désormais obligé de compter en dizaines et parfois en unités dès lors qu’il faut engager des matériels majeurs au combat. Déployer sur la durée une vingtaine d'avions de combat et une dizaine d'hélicoptères d'attaque semble déjà représenter pour certains une performance. Dans l’état actuel des choses, il n’est même sûr que l’on soit encore capable de réaliser un engagement équivalent à celui de l’opération Daguet dans le Golfe en 1990 (58 aéronefs, 130 hélicoptères, 40 chars de bataille, 42 canons de 155 ou mortiers de 120 mm) alors que ce déploiement qui n’engageait alors que des unités professionnelles avait brillé par sa modestie, reléguant les forces françaises (renforcées par les Américains) à une mission secondaire de couverture.

Non seulement on a désormais, et malgré la professionnalisation complète, moins de soldats professionnels qu’à l’époque mais nous sommes plus capables de déployer autant de matériels. Il n’est même pas certain que l’ensemble des forces armées françaises d’aujourd’hui malgré ses nouveaux équipements seraient capables de vaincre celles de 1990 si elles combattaient en France. Pour une dépense budgétaire totale d’environ 900 milliards d’euros, dont au moins 200 milliards consacrés aux équipements, entre 1990 et aujourd’hui, le bilan est maigre, signe que nous sommes entrés depuis longtemps dans le régime de « cavalerie » décrit par Hyman Minsky où le budget, même inchangé, ne suffit plus en maintenir en état les choses. Significativement, durant le même temps, le « contrat opérationnel majeur » (ce qui est demandé aux armées de déployer pour faire face à un engagement majeur) a été divisé par trois. Cela a suffi à diminuer très nettement le nombre d’adversaires que la France pouvait vaincre seule, car bien entendu cette perte permanente de substances laisse apparaître des trous que l’on ne peut compenser qu’en faisant appel à d’autres, aux Américains en particulier. L’effondrement matériel que nous connaissons a aussi pour effet collatéral une perte d’indépendance.

A force de politique à très court terme, le « manque à payer » pour financer définitivement tous les programmes en cours reste de l’ordre de 40 milliards d’euros, quasiment identique depuis dix ans. Si on veut sortir de cette crise rampante, il n’est effectivement guère d’autres solutions que de faire un effort très conséquent en matière d’investissements, en urgence et maintenu sur une dizaine d’années. Cet effort financier doit être soutenu par un effort parallèle de volonté pour résister à la tentation de revenir dessus. Il faut admettre en parallèle de cet effort que dans un pays engagé dans des opérations de guerre le budget de la défense puisse souffrir de quelques dérogations et qu’il est peut-être sain que des états-majors dépensent plus d’énergie à lutter contre la guérilla de l’ennemi que contre celle du ministère des finances. Si on veut que les armées soient plus efficaces, il faut en finir avec des budgets pour les opérations extérieures financés au tiers de ce qui pourrait être raisonnablement anticipé, en finir avec les « gels » et « séquestrations » de crédits, artifices destinés à ne pas fournir aux armées même pas forcément ce dont elles ont besoin mais simplement ce qui a été voté. Il ne sert à rien d’annoncer une augmentation de l’effort de défense à 2 % du PIB si on accepte que cet effort soit grignoté en parallèle. Plus que tout autre, le budget de la défense est un objet stratégique et non comptable. Il serait contradictoire de continuer à vouloir toucher les « dividendes de la paix alors que nous sommes en guerre.

mercredi 31 mai 2017

En tuer

"En tuer", devise du 501e Régiment de chars de combat

Ainsi donc, on découvre que cette nation dont le Premier ministre avait déclaré être « en guerre » après les attentats de janvier 2015 et dont le Président s’était engagé après ceux de novembre à « détruire l’armée des fanatiques qui ont commis ces crimes » chercherait à tuer des combattants ennemis et traquerait plus particulièrement les traîtres parmi eux. Quelle surprise ! Quelle surprise surtout que cela puisse surprendre certains. Preuve en tout cas que les choses ne sont pas forcément claires pour tout le monde et la faute en incombe à ceux qui étaient chargés de dire les choses.

La France affronte l’Etat islamique depuis qu’elle a rejoint la coalition dirigée par les Américains en septembre 2014. C’est à cette époque qu’il aurait fallu certainement clarifier les choses, avant de paraître surpris par le fait que ceux que nous attaquons nous attaquent aussi. Déclarer la guerre, c’est désigner un ennemi et désigner un ennemi c’est lui reconnaître un statut politique et une forme d’équivalence dans ce qui devient un dialogue violent. On peut comprendre que l’on soit réticent à accorder ce statut à des groupes méprisables par leur faible volume ou, surtout, par leur comportement ignoble. Le problème est que si on ne le fait pas, on reste automatiquement dans le cadre d’une mission de police, avec ses contraintes nécessaires mais parfois inadaptées. A cette époque on était parti « détruire les égorgeurs de Daech », selon l’expression du Ministre des Affaires étrangères, peu avares de déclarations aussi floues qu’hyperboliques.

Pas d’ennemi donc mais une bande de psychopathes que par coquetterie on refusait (et refuse toujours) de désigner par le nom qu’ils se donnent ; pas de guerre non plus mais une criminalisation et par voie de conséquence pas de cadre politique clair à l’engagement de la force. Accessoirement, on n’engageait pas non plus beaucoup de moyens (initialement environ 5% de l’effort total d’une coalition, elle-même en appui de « forces décisives » locales) pour atteindre cette très hypothétique destruction. Comme plus tard pour l’opération Sentinelle, l’essentiel était bien plus dans la présence visible que dans les effets réels. Si l’Etat islamique n’avait eu que la France comme adversaire, il serait actuellement très prospère.

Il aura donc fallu attendre les attaques de janvier 2015 à Paris pour « annoncer » la guerre. Mais annoncer la guerre ne constitue que la première partie de la « déclaration ». On ne déclare pas la guerre à un mode d’action comme le « terrorisme » ni même à un ensemble flou (« le terrorisme islamique ») mais à des entités politiques clairement désignées. Mais ce n’est pas tout. La déclaration de guerre n’est pas là pour répondre à une émotion mais pour donner un cadre à un emploi exorbitant et exceptionnel de la force. L’état de guerre crée de facto un espace-temps où les règles habituelles de droit civil cèdent la place au droit des conflits armés (qui s’applique aussi aux conflits non-étatiques). 

Ce cadre doit être clairement défini. Il y a cent ans, en 1917, la France était découpée entre la « zone des armées » (le « front »), où s’appliquait le droit de la guerre (et donc la possibilité de tuer hors légitime défense ou application d’une peine de justice), et la « zone arrière », où s’appliquait le droit normal. Il en est de même dans la guerre contre l’Etat islamique. Même si cela peut heurter la logique aristotélicienne de certains (A et non-A ne peuvent coexister), il peut et il doit y avoir des zones différentes de droit dans une même guerre. Il est nécessaire toutefois de délimiter clairement celle « des armées ». Dans le cas de la guerre de l’EI, on s’est limité d’abord à l’Irak avant de s’étendre à la Syrie un an plus tard. 

Dans cette zone précise tout combattant ennemi, à condition bien sûr qu’il soit clairement identifié comme tel, peut évidemment être tué et pour cette simple raison qu’il est justement un combattant ennemi. Dans les différentes zones de guerre que la France a créée précédemment depuis cinquante ans, nos soldats ont exercé ce droit de tuer sur, au moins, 6 000 combattants adverses, pour l'immense majorité membres de groupes armés. Et on ne parle pas ici des agresseurs tués au autodéfense dans les opérations de stabilisation (qui relèvent de la police internationale).

Dans ce cadre, justifier des attaques contre l’ennemi uniquement pour prévenir des attaques sur le sol français, comme ce fut le cas avec les premières frappes aériennes françaises en Syrie en octobre 2015 (en voulant sans doute justifier ainsi l’invocation de l’article 51 de la charte des Nations-Unies), paraît donc étrange. Soit nous agissons dans une zone de guerre et il est inutile de justifier des attaques de cette façon puisque par principe tout combattant ennemi est une menace potentielle, soit nous ne sommes pas dans une zone de guerre et dans ce cas cet acte constitue une violation flagrante du droit. Il peut arriver que cela soit malgré tout absolument nécessaire mais cela relève alors de l’action clandestine et des services spécialisés.

Ajoutons que l’encadrement de la guerre se fait par un droit spécifique, un espace défini mais aussi par une fin, car contrairement à la mission de police qui subsiste tant qu’existent des contrevenants à la loi et l’ordre (autrement dit probablement éternellement) la guerre a forcément une fin. Cette fin il est préférable de l’anticiper avant de déclarer la guerre, en décrivant la « meilleure paix » que l’on souhaite obtenir. Annoncer que l’on va détruire l’ennemi est très ambitieux surtout lorsqu’on affronte un groupe armé bénéficiant d’un minimum de soutien populaire et capable de mener un combat clandestin sur la longue durée. L’Etat islamique est le dernier avatar d’une série qui a commencé en 2003 avec le groupe Tawhid wal Djihad d’Abou Moussab al-Zarquaoui et a survécu à tous les combats y compris la défaite de 2008. Celui qui ne se fixe pas d'objectif réaliste ne risque pas de l'atteindre. Maintenir une zone de guerre jusqu’à l’élimination définitive du dernier combattant de Daesh, et on ne parle ici que du Levant, équivaut à nous maintenir dans une mission permanente dont on ne pourrait sortir que par une évolution radicale de l'environnement politique indépendante de notre fait.

Le plus réaliste serait probablement de déclarer comme objectif la fin de l’Etat islamique en tant que proto-Etat et donc de sa territorialisation, en espérant que ces capacités d’action à distance, directement ou par délégation, en soient amoindries et qu’il ne soit donc plus en mesure de mener des attaques importantes contre la France. Il sera alors temps de refermer la zone de guerre, quitte à la rouvrir plus tard si nécessaire. En attendant, il existe toujours une autre zone ouverte de guerre au Sahel, plus claire dans sa géographie et avec une prise de risque plus importante mais dont il serait utile d’exprimer aussi une fin un peu plus claire.

Dans ce cadre délimité de droit, d’espace et de temps, le fait que les combattants que nous affrontons soient des ressortissants français passés à l’ennemi ne change fondamentalement rien, sinon qu’on peut logiquement considérer qu’ils représentent une menace encore plus importante pour la France que les autres et méritent donc une attention particulière. Tuer en zone de guerre n'a d'intérêt que si cela finit par produire des effets stratégiques. Dans la mesure où un seul individu peut provoquer un attentat, tuer des djihadistes français (pas les seuls mais les plus susceptibles de le faire en France) à des effets stratégiques immédiats pour notre pays. Les ressortissants français et même européens constituent donc logiquement un front particulier à l'intérieur du combat général contre l'EI. Il faut évidemment profiter de leur présence de la zone de guerre pour éliminer le plus possible de traîtres, si possible physiquement, à défaut en les capturant. Dans ce dernier cas et de la même façon hors de la zone de guerre, ils constituent prisonniers mais des prisonniers particuliers car ils ont pris les armes contre leur Patrie. Ils doivent donc être traduits en justice pour trahison (article L331-2 de justice militaire ou art. 411-4 du code pénal). Je regrette pour ma part qu’on ne fasse pas plus d’effort pour les traquer et les tuer nous-mêmes autrement (au moins officiellement) que par des tirs à distance. Il est quand même singulier dans une guerre que les seuls soldats français que l'on voient affronter l'ennemi soient en métropole. 

La guerre est un objet politique et la politique, selon l’expression du général de Gaulle, est une chose trop sérieuse pour être confiée aux politiciens. La guerre est aussi une chose grave qui devrait, si possible, faire l’objet d’un minimum de débats contradictoires. La guerre contre l’Etat islamique aurait eu sans doute plus de clarté et plus de force après un vrai débat suivi d’un vote du Parlement. Je ne suis pas sûr pour ma part qu’à l’époque, une telle décision se justifiait mais maintenant, si on décide de faire la guerre, on ne doit pas faire semblant et la faire vraiment. La faire vraiment, implique, outre la désignation claire d’un ennemi, la définition d’un espace précis où la violence s’exercera pleinement contre l’ennemi afin d’atteindre les objectifs politiques que l’on s’est fixé. En dehors de cet espace, il ne doit y avoir que le droit normal ou la clandestinité. 

samedi 27 mai 2017

Assaut sur Verbanja-27 mai 1995

Extrait de Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail

Sarajevo 27 mai 1995 08H 45

La France est présente depuis 1992 au cœur des conflits consécutifs à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Deux bataillons français de Casques bleus sont alors présents dans la ville de Sarajevo assiégée par les forces Bosno-Serbes. Dans la nuit du 26 au 27 mai, une unité bosno-serbe s’empare par surprise d’un des postes du bataillon implanté dans la vieille ville. L’ordre est immédiatement donné de le reprendre par un assaut afin de libérer les prisonniers Français qui y sont gardés et de montrer la détermination de la France.

Je suis le lieutenant Héluin, je suis en tête de la première section des Forbans du 3e Régiment d’infanterie de marine et je marche vers mon objectif à travers les ruelles qui bordent le cimetière juif en direction du pont de Verbanja. J’ai reçu ma mission, il y a un peu plus d’une heure. Elle est très simple : reprendre le poste français près du pont.

Mon idée est d’attaquer simultanément les trois petits bunkers qui composent le poste avec un groupe de trois binômes pour chaque objectif. Chaque binôme, qui comprend un homme qui connaît le poste et un autre qui ne le connaît pas, à un point d’arrivée précis. J’ai laissé mon adjoint en arrière avec les véhicules, les tireurs d’élite dont un avec un fusil Mac Millan de 12,7mm et les tireurs antichars. Sa mission consiste à nous appuyer depuis les hauteurs. Lorsque je lui ai donné cet ordre, il m’a regardé, désespéré : « mon lieutenant, vous pouvez pas me faire ça ! ». Le capitaine Lecointre nous accompagne pour gérer l’environnement de la section, en particulier l’appui des pelotons du RICM [Régiment d’infanterie et de chars de marine].

Guidés par un soldat bosniaque nous arrivons en vue du poste. Je regroupe la section. Pour franchir les barbelés, nous avions prévu deux portes, pauvre expédient à l’absence de matériel spécifique. Elles sont restées dans les véhicules.  Tant pis.  Nous ferons sans. Je regarde mes marsouins. Ils sont calmes et silencieux. Comme eux, je me sens étrangement serein. Il est vrai que depuis mon réveil, il y a trois heures, je n’ai pas eu une minute pour penser au danger. J’ai une confiance absolue dans mon chef et mes hommes. A mon signal, nous dévalons, baïonnette au canon dans la tranchée à une cinquantaine de mètres de l’objectif, appuyés d’abord par les tirs Bosniaques. Nous portons les équipements de protection pare-balles complets, les mêmes qui n’avaient été conçus que pour des missions purement statiques de garde. Certains de mes marsouins sont en treillis de cérémonie. Ils ne savaient pas, quelques heures plus tôt, que le point fort de la journée ne serait pas la prise d’armes prévue mais un assaut.

Je lance d’abord Le Couric et son groupe en direction de l’objectif le plus éloigné, le poste de garde Ouest. Je les vois courir puis s’arrêter devant les barbelés qui entourent le poste. Ils sont incapables de franchir et les coups commencent à pleuvoir depuis l’immeuble Prisunic qui les surplombe. Un obus de 90 mm frappe alors le bâtiment, suivi de rafales de 7,62 et de 20 mm en provenance des pelotons du RICM. Nous sommes désormais enveloppés d’une bulle de détonations, claquements, sifflements, impacts. Impuissant devant les barbelés, un marsouin regarde hébété sa cuisse perforée, un autre a deux doigts sectionnés. Une balle se loge dans son pare-cou. Ils resteront sur place, sans même de morphine, car elle a été retirée des trousses de premiers secours, pour éviter la toxicomanie. Deux autres gars sont vidés de toute énergie par la violence qui les entoure, ils sont comme des mannequins inertes. Le groupe est hors de combat. Mon plan a tenu deux minutes trente à l’épreuve des faits.

Je dois réagir immédiatement. Au lieu de s’emparer simultanément des trois points, on les nettoiera  successivement en commençant par le poste de sécurité à l’Est. Nous allons tous franchir les barbelés en face de nous, à 90 degrés de ceux qui ont arrêté le premier groupe mais au-delà d’un glacis de cinquante mètres dans l’axe de tirs des Serbes. Je m’élance en direction de la rivière Miljaca suivi par le deuxième groupe, tandis que les autres marsouins se déchaînent contre Prisunic, Mammouth et Center, les trois nids à snipers bosno-serbes. A ma gauche, Dannat, l’infirmier, s’effondre, le poumon perforé. Il se relève et marche vers l’arrière en croisant les regards des marsouins qui avancent, hypnotisés par le sang qui coule le long de son bras. Djaouti tombe à ma droite. Je suis maintenant face aux barbelés et malgré les douze kilos du gilet pare-balles, mon armement et mon inutile poste radio PP39, je parviens à franchir les barbelés suivi par mes hommes.

Nous nous trouvons au milieu de croisillons métalliques et obliquons vers la gauche en direction du poste. Il pleut alors des balles comme à Gravelotte. Mon cerveau est comme la focale d’un appareil photo. Je suis actuellement en mode « panorama ». Je me retourne et vois mes tireurs au fusil-mitrailleur Minimi enchaîner rafale sur rafale sur toutes les ouvertures de Prisunic. L’un d’entre eux, Coat, court vers un blessé pour lui prendre ses chargeurs Famas, mais comme ceux-ci ne vont pas sur les Minimi, il est obligé de retirer les cartouches une à une pour garnir ses « camemberts ». D’un seul coup, sa tête fait un mouvement étrange et il s’affaisse sur le côté.

Je poursuis ma route vers le merlon de terre qui protège l’entrée du poste. Je ressens le besoin d’ouvrir le feu mais mon Famas refuse obstinément de fonctionner. Je pense qu’il faudrait que je m’arrête pour y remédier mais que je n’ai pas le temps. A aucun moment il ne me vient à l’esprit que j’ai peut-être oublié d’armer mon fusil d’assaut. A côté de moi, Dupuch  s’arrête net : « je suis touché… ». Il s’observe pendant une seconde « non … c’est bon ! » et repart. Il a effectivement été touché mais la balle a traversé la gourde accrochée au ceinturon et est venue se loger dans sa lampe torche. Nous nous entassons sur le merlon de terre face à la porte d’entrée. Il y a quelques secondes, je fonctionnais en panoramique, maintenant plus rien n’existe hormis l’espace dans les barbelés par lequel je lance la grenade que me tend Dupuch. Explosion.

Je me lance baïonnette en avant, bien décidé à embrocher le premier Serbe qui se présentera dans le couloir. Les hommes sont collés à moi, deux par deux. Nous sommes à peine une dizaine, le tiers de l’effectif de départ. La section avec ses trois groupes s’est rapidement reconfigurée en un élément d’assaut, tiré par moi avec des binômes injectés au fur et à mesure dans l’action et un deuxième échelon, pour protéger les arrières et « nettoyer ». Un geste et Dupuch se lance dans le poste de garde Est, pendant que Llorente lance une grenade dans le couloir des WC. Humblot et Jego suivent, je les envoie sur le toit pour se mettre en appui. Nous poursuivons vers le deuxième conteneur qui nous servait de zone vie et qui forme le deuxième objectif. Delcourt s’avance dans le couloir mais une rafale en provenance du fond du poste le refoule. Je prends une grenade au capitaine Lecointre qui me suit et la lance derrière le rideau de la zone vie.

Lorsque je surgis devant ce qui nous servait de salle à manger, je vois un rideau de feu monter le long du mur du fond et glisser au-dessus de moi sur le plafond. Je hurle : « la bonbonne de gaz ! ». Depuch et Delcourt reculent précipitamment. Une fraction de seconde plus tard, j’entends une énorme explosion et je vois distinctement sur fond de flammes, un petit objet foncer vers moi. J’ai l’impression d’être dans une séquence de film au ralenti. Je prends un choc terrible à l’œil gauche et je suis projeté en arrière alors qu’un jet de sang part dans la direction opposée. Les hommes me regardent en hésitant et je baragouine ce que je crois être des ordres pour les empêcher de s’arrêter. J’ai encore le temps de dire au capitaine que je ne me sens pas bien avant de m’effondrer.

Je reprends mes esprits, quelques instants plus tard, réveillé par les impacts de balles sur les sacs à terre contre lesquels je suis assis. Je suis couvert de sang. Je me relève, sort du bâtiment du côté de la rivière Miljiaca. Une explosion me renvoie à l’intérieur.  Je suis comme une petite souris buttant contre des électrodes dans un labyrinthe. Mon cerveau fonctionne par éclipses. Je vois un marsouin posté face au dernier bâtiment tenu par les Serbes. « Qu’est-ce que tu fais là ? - C’est là que je devais être à la fin. » Dans le désordre général cet homme s’est raccroché à l’ordre que j’avais donné avant l’assaut. Je comprends alors que le capitaine a pris l’action à son compte et a entrepris d’éliminer les Serbes dans la pièce du fond puis de sauver les prisonniers français qui s’y trouvent. Avec la poignée d’hommes qui reste, il abat deux Tchetniks dont un lui sourit en disant « Français, bons combattants ! » mais les autres ont réussi à s’enfuir avec les prisonniers dans un poste voisin.

A la radio, j’appelle Cheick et lui ordonne d’envoyer un tireur d’élite et un tireur antichar. Je compte les placer face à l’immeuble. Je circule dans le poste ravagé. Je vais dans la zone vie, il y a trois prisonniers serbes, et un cadavre, serbe également, allongé au milieu. Le caporal-chef Jego, vient vers moi. Je remarque que sa gourde et un de ses porte-chargeurs sont perforés. Il a pris une rafale dans le « buffet ». Sa voix est cassée : « Humblot est encore sur le toit. Il est blessé et ne répond plus ». Je me place en appui face à l’immeuble qui nous surplombe tandis que Mandart et le capitaine Labuze descendent Humblot. Ils le déposent au pied de l’échelle au moment de l’arrivée du toubib. Celui-ci prend le pouls et me regarde au bout de quelques secondes : « Désolé mais pour lui, c’est fini. ».

Le combat est terminé. J’apprends qu’Amaru a été abattu par un tireur d’élite alors qu’il mitraillait les bâtiments depuis sa tourelle, non protégée, de VAB. Dix-sept autres marsouins sont blessés dont trois grièvement. Nous avons tué quatre Serbes dans le poste et fait quatre prisonniers. J’ignore le bilan des pertes ennemies dans les immeubles alentour. Nous récupérerons nos soldats prisonniers en les échangeant avec ceux que nous avons faits.

Errant dans les couloirs, en attendant la relève, je croise un caporal-chef qui me dit d’aller me faire soigner. Je me déplace vers le véhicule Sanitaire, criblé d’impacts, qui s’est posté devant l’entrée puis m’indigne: « ce n’est pas un caporal-chef qui va me donner des ordres ! » et je reviens sur mes pas. Le gars me voit et insiste « mon lieutenant, il faut vous faire soigner ! ». Je réponds « bon d’accord » et ressort. A l’extérieur, le sol est jonché des équipements qui ont été arrachés aux blessés pour leur donner les premiers soins et de chargeurs, dont beaucoup sont encore à moitié pleins. Beaucoup de gars profitaient de chaque moment de répit pour jeter leur chargeur entamé et en mettre un plein. Nous avons ainsi utilisé plus de 4000 cartouches en quelques dizaines de minutes sur une surface d’un hectare.

Vers 10h30, la section du lieutenant Provendier est là pour nous relever. Quelques minutes plus tôt, ils ignoraient même qu’un assaut avait eu lieu. Les hommes sont muets et ouvrent  de grands yeux en me voyant. Je pense : « aucun ne me salue, c’est quoi ce bordel ! ». J’amène Provendier à l’intérieur pour lui expliquer la situation. Je m’installe sur une table et commence à lui faire un croquis. Un cadavre Serbe est à mes pieds sans que cela me trouble le moins du monde. Mon sang tombe en goutte à goutte sur le croquis et lorsque je l’efface négligemment avec ma manche, je perçois que la situation n’est peut-être pas habituelle. Les consignes données, j’embarque dans les véhicules avec mes survivants en direction de la patinoire de Skanderja, notre base. Nous sommes hagards. A Skanderja, nous recevons des soins rapides puis vers 13 heures, je pars avec les autres blessés en direction du groupe médico-chirurgical de PTT Building, l’état-major de la force. Dès le contact avec le lit de l’hôpital, je m’effondre, épuisé.

mardi 23 mai 2017

Après Mossoul

La bataille de Mossoul touche à sa fin. L’Etat islamique ne tient plus désormais, avec peut-être un millier de combattants, qu’un rectangle de deux kilomètres de long sur un de large adossé au fleuve Tigre. Ce dernier périmètre est centré autour de la grande mosquée al-Nuri, celle-là même ou Abou Bakr al-Baghdadi avait proclamé le califat en juin 2014, et correspond sensiblement à la ville originelle. Les rues y sont étroites et la population civile encore largement présente. Il sera donc difficile d’y engager des véhicules blindés et l’emploi d’appuis indirects, par l’artillerie ou les moyens aériens, sera encore plus délicat que dans les quartiers plus modernes et ouverts. Le combat final sera très difficile. La vitesse de progression des forces de sécurité irakienne, de l’ordre de 100 mètres par jour jusqu’à présent à l’ouest du Tigre, risque de diminuer fortement et les pertes augmenter. L’issue ne fait cependant aucun doute.

Parfois présentée comme la grande bataille décisive, au moins en Irak, la prise de Mossoul ne marquera pas pour autant la fin de la guerre. A l’ouest de la ville, l’Etat islamique tient encore les villes de Tal Afar et de Baaj ; au sud, il contrôle encore la région d’Hawiya entre le Tigre et Kirkouk et il est encore présent sur l’Euphrate jusqu’à la ville d’Anah. S’il n’est plus, semble-t-il, en mesure de réaliser des opérations offensives de grande ampleur comme celles de 2014 et 2015, l’EI est encore capable de mener de multiples attaques de harcèlement par de petites cellules, en particulier à Bagdad et à Kirkouk. Les opérations militaires ne sont donc pas terminées alors que déjà se dessine un nouveau paysage politique.

Le conflit en Irak, comme celui parallèle et interpénétré en Syrie, est un conflit-mosaïque, c’est-à-dire qu’il fait intervenir simultanément plusieurs camps aux intérêts divergents. Contrairement à un conflit polarisé, avec deux camps clairement définis et où les gains de l’un signifient des pertes équivalentes de l’autre, les opérations militaires d’un conflit-mosaïque ont des effets politiques beaucoup plus complexes. Rappelons que la guerre qui se déroule actuellement en Irak fait intervenir plusieurs coalitions. L’Etat islamique lui-même, nouvel avatar de l’Etat islamique en Irak formé en 2006 autour d’Al-Qaïda en Irak, en est une. Cette capacité à regrouper plusieurs groupes armés et milices sunnites, parfois anciennement ennemis mais tous hostiles à la politique du gouvernement de Bagdad, avait été un des facteurs principaux du succès de Daech à partir de 2013. Depuis 2016, le comportement de l’Etat islamique, y compris contre la population sunnite, et son affaiblissement ont contribué à dissoudre en partie cette coalition (et donc à accélérer l’affaiblissement). Plusieurs tribus et organisations, en particulier l'Armée des hommes de la Naqshbandiyya (JRTN) et plus récemment les Brigades de la révolution de 1920, ont rejeté Daech et le combattent même parfois. Elles sont surtout prêtes à prendre son relais, car si l’EI n’incarne plus la défense des Arabes sunnites irakiens, ce besoin de défense est toujours là.

Face à eux, on trouve une autre coalition, celle des Kurdes du Parti démocratique (PDK, dirigé par Massoud Barzani) et de l’Union patriotique kurde (UPK, de Jalal Talabani). L’UPK a profité de l’offensive de l’EI en 2014 pour s’emparer de Kirkouk et de ses champs pétrolifères, jusque-là pomme de discorde avec Bagdad et surtout avec les Arabes sunnites qui se trouvent ainsi privés de toute ressource pétrolière, confisquée au nord par les Kurdes et au sud par les Chiites. Le Kurdistan a également obtenu de Bagdad d’exporter son pétrole par la Turquie. L’UPK, proche de l’Iran, lutte avec les milices chiites des unités de mobilisation populaires (UMP ou Hachd al-Chaabi), contre l’EI dans la province de Diyala. Au nord, Massoud Barzani ne cache pas son intention d’annexer plusieurs districts (d'ouest en est, Sinjar, Zummar et Hamdarin) autour de Mossoul.

Le gouvernement de Bagdad est lui-même partagé entre la ligne du Premier ministre Haïder al-Abadi et celle de son prédécesseur et actuel vice-président de l’Irak, Nouri al-Malilki toujours très présent. Ce dernier, qui avait gouverné de 2006 à 2014 et porte une grande responsabilité dans le déclenchement de la nouvelle guerre civile et la renaissance de l’Etat islamique, est proche de l’Iran. Il est le tenant de la ligne chiite radicale, dont les bras armés sont les UMP et le ministère de l’Intérieur dirigé par Qassim al-Araji, également leader de la milice chiite Badr (et emprisonné par les Américains en 2003 et 2007 pour avoir organisé des attaques contre eux). Cette armée chiite irakienne secondée par les Gardiens de la Révolution iraniens est désormais présente partout. Si l’armée régulière irakienne, soutenue par la coalition américaine et beaucoup moins sectaire, a eu le premier rôle pendant les premiers combats à Mossoul, ce n’est désormais plus le cas. Les divisions de l’armée, et notamment la division d’intervention rapide (ou « division dorée »), ont souffert pendant la prise de la partie Est de la ville et ont parfois été déployées ailleurs pour des raisons politiques (dans la région de Tal Afar notamment pour rassurer la Turquie inquiète de voir les milices chiites s’approcher de cette ville à forte population turkmène). Ce sont désormais les divisions de la police fédérale, en particulier sa division d’intervention d’urgence, qui ont le premier rôle dans la conquête de la partie Est, soutenues seulement par quelques bataillons blindés et mécanisés de la 16e et 9e divisions de l’armée. Cette nouvelle phase de la bataille a pris un tour beaucoup plus violent, les forces de police, moins bien formées et équipées que la division dorée, prend moins de précautions avec la population et les appuis indirects, toujours délicats d’emploi dans ce contexte, sont beaucoup plus employés. Les conséquences ont été dramatiques, les seules frappes aériennes du 17 mars dans le quartier de Jadida ayant occasionné au moins 150 morts parmi la population, et la suite risque d’être encore plus difficile. Dans la province de Diyala mais surtout à l’ouest de Mossoul, où les milices UMP sont en première ligne, les témoignages d’exactions se multiplient confirmant les craintes que les Arabes sunnites pouvaient avoir, au regard de tous les engagements précédents de ces groupes.

L’avenir de l’Irak est donc en réalité assez sombre malgré la victoire attendue à Mossoul. On n’a absolument aucune idée de la manière dont les provinces sunnites, Anbar, Salaheddine, Diyala et surtout Ninive, vont être gouvernées après le reflux de l’Etat islamique. Le retour à la « normale », qui n’a pas fait l’objet de débats, ne sera pas forcément un retour à la stabilité, sans doute bien au contraire. La situation des Arabes sunnites irakiens est critique, peut être encore plus qu’en 2013. La protection de l’Etat islamique s’est avérée désastreuse, les ressources pétrolières sont désormais coupées et l’occupation des provinces sunnites par les milices chiites, dans une moindre mesure kurdes, sera probablement l’occasion de nombreux règlements de comptes et de pressions diverses sur la population. Les processus électoraux à venir pour le gouvernement des provinces en septembre 2017 et pour celui du pays en 2018 sont aussi une source de tensions fortes, notamment si, comme cela est très possible, Nouri al-Maliki reprend le pouvoir. Sans un changement radical de contexte politique, peu probable tant les forces de blocage sont importantes, la guerre continuera, sans doute sous la forme d’une nouvelle guérilla généralisée. L’Etat islamique, dont on rappellera l’essence irakienne, y aura sans part mais ce ne sera certainement pas le seul acteur. Le scénario de la violence généralisée de 2006 ne peut être exclu.

Les conflits-mosaïques sont difficiles à appréhender et encore plus à présenter. Pour l’instant, le discours de la France sur son engagement en Irak et en Syrie est un mélange d’hyperboles (« détruire les égorgeurs de Daech », « mettre tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques »), de simplifications abstraites (on ne donne même pas les noms des organisations que l’on combat, réduites à un conglomérat unique de « groupes armés terroristes » ou GAT) et d’horizons flous (un responsable politique français a-t-il parlé pendant la campagne électorale de l’au-delà de la bataille de Mossoul ?). Si l’objectif de la France est bien d’aider le gouvernement irakien à détruire l’Etat islamique sur son sol et à normaliser la situation, alors nous y sommes encore pour longtemps avec cette difficulté que les avions Rafale et les canons Caesar ne seront pas forcément d’une grande utilité dans cette nouvelle phase du conflit, complexe et imbriquée. Il est urgent de savoir ce que nous voulons vraiment faire sur place, comment nous comptons parvenir à atteindre nos objectifs et accessoirement de l’expliquer aux Français.

mercredi 17 mai 2017

Ministre désarmée

Le ministère de la Défense, ou désormais des Armées, est un ministère particulier sous la Ve République. Le chef des armées est le Président de la République et c’est lui qui décide des engagements militaires, conseillé par son chef d’état-major particulier et le chef d’état-major des armées, le chef de soldats. De fait, le ministre se retrouve normalement cantonné à la gestion organique du ministère. Cela reste un poste prestigieux car régalien mais il offre peu d’occasions de briller lorsqu’on a des ambitions. De grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Messmer et Michel Debré l’ont occupé de 1958 à 1969, à une époque de profonde transformation de la fin de la guerre d’Algérie à la mise en place du nouveau modèle de forces. Et puis on a commencé à « euphémiser » les choses, le ministère des armées est devenu de la « défense » en 1974 un peu avant que l’Ecole de guerre ne devienne un Collège de défense. Le poste a surtout été proposé soit à des techniciens, comme André Giraud en 1986 remarquable dans ce rôle, soit à des fidèles discrets que l’on veut récompenser.  

Cet équilibre peut cependant être rompu. Par le Président lui-même qui peut déléguer une partie de ses pouvoirs au ministre, comme cela a été le cas avec Jean-Yves le Drian, à la manœuvre dans les opérations, en contraste flagrant avec les ministres précédents invisibles pendant les guerres. Il peut tenter d’être rompu aussi par le ministre lorsque celui-ci (ou celle-ci notamment) se sent à l’étroit et dans l’impossibilité de montrer son excellence aux futurs électeurs. Exister semble alors ne pouvoir se faire qu’au détriment des militaires et notamment du chef d’état-major des armées dont on va s’efforcer de réduire le périmètre. Il y a quelques années on a même vu certains ministres (et les cabinets) ne pas hésiter à alimenter la presse d’informations destinées à montrer que la guerre était vraiment une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires plutôt qu’à eux.

La difficulté n’est pas seulement interne au ministère. Il faut lutter, c’est traditionnel, contre Bercy pour qui le « Mindef » est un « poulet rôti ». Il faut lutter aussi, lorsqu’on a la direction des opérations, avec le ministre des affaires étrangères. Une opération extérieure est à la fois une opération militaire et un acte de politique étrangère. Il est donc commun d’avoir à rivaliser avec le MAE lorsqu’il faut partager les lauriers, comme au Mali en 2013, et de se retrouver beaucoup plus seul lorsque les choses sont plus délicates, comme en République centrafricaine. Depuis peu, l’opération Sentinelle, excellent moyen d’être visible sans risque d’échec puisqu’il n’y a pas de risque de succès non plus, est l’occasion d’une autre lutte de périmètre, contre le ministre de l’Intérieur cette fois.

Il faut donc souhaiter bonne chance et bon courage à la nouvelle Ministre des Armées, que rien ne préparait à ce poste, et qui se retrouve dans le même gouvernement que son prédécesseur, placé à la tête des Affaires étrangères après avoir géré les opérations extérieures pendant cinq ans. Le retour à l’ancienne appellation participe de la « déseuphémisation », comme simplement le retour il y a quelques années de la guerre sur le fronton de l'Ecole militaire et surtout dans le discours politique. Avec quelques autres actes symboliques du Président le 14 mai, il pourrait indiquer une posture plus assumée de chef des armées. Il peut aussi, et ce n'est pas incompatible, signifier le retour à ce qu'on appelait ironiquement de « ministère désarmé » et le retour au cantonnement à la gestion organique. Ce n’est pas forcément inutile, les opérations et les exportations c’est bien mais la résolution de la désorganisation des armées depuis dix ans, sans même parler de la crise de financement vieille de vingt-cinq ans, fait aussi partie de la fiche de tâche. Le chantier est suffisamment vaste pour faire œuvre utile et méritoire.